Passer le mur du son

Manifeste furtif.fm


I. Le diagnostic

La musique est devenue prisonnière.

Prisonnière des plateformes qui construisent des murs plutôt que des ponts. Des écosystèmes qui transforment le partage entre amis en fonctionnalité propriétaire. Des algorithmes qui décident ce que tu devrais écouter à la place de ceux qui te connaissent vraiment.

Deux forces accélèrent ce mouvement.

La première enferme. Les grandes plateformes de streaming investissent massivement dans leurs propres fonctions sociales — mais uniquement pour retenir leurs utilisateurs dans leur jardin clos. Le message est limpide : la circulation musicale entre amis est une fonctionnalité propriétaire, pas un droit. Quand le leader du marché te dit "viens parce que tes amis y sont", ce n'est pas une invitation. C'est un verrou.

La seconde remplace. L'intelligence artificielle générative promet de créer de la musique à la demande, et certains imaginent déjà des réseaux sociaux construits autour de ces créations synthétiques. Mais construire du social autour de ce qui n'a jamais été humain, c'est confondre le signal et le bruit.

Ces deux trajectoires convergent vers le même horizon : la musique comme produit optimisé. Enfermée dans des silos qui ne se parlent pas, ou générée par des machines qui n'écoutent pas. Dans les deux cas, ce qui disparaît, c'est la même chose : la relation humaine au cœur de l'expérience musicale.


II. Ce que la musique est vraiment

La musique n'est pas du contenu. La musique n'est pas un flux de données. La musique n'est pas ce qu'une machine génère quand on lui donne les bons paramètres.

La musique est ce qui circule entre nous.

Une recommandation d'un ami qui te connaît mieux que n'importe quel algorithme. Un morceau partagé à 2h du matin qui dit ce que les mots ne savent pas dire. Une playlist qui porte le nom de quelqu'un. Un artiste découvert parce que tu as vu qu'un ami l'écoutait en boucle et que tu lui fais confiance.

Ce mouvement est furtif par nature. Il ne passe pas par des canaux officiels. Il ne se programme pas. Il se glisse entre les gens, emprunte des chemins imprévisibles, gagne du sens par le contexte — qui l'a partagée, quand, pourquoi.

La musique meurt quand on l'enferme. Elle meurt quand on la génère artificiellement. Elle vit quand on la laisse circuler librement.


III. Les furtifs

« Les furtifs sont des créatures de son pur qui n'existent qu'en mouvement. Ils se figent sous le regard qui capture. On ne peut les expérimenter que par une attention authentique — jamais par la surveillance. »

— D'après Alain Damasio, Les Furtifs

Dans le roman de Damasio, la ville d'Orange — nommée d'après l'opérateur télécom qui l'a rachetée — est l'archétype de l'espace privatisé. Chaque mètre carré est monétisé, chaque déplacement tracé, chaque relation capturée. C'est une ville qui fonctionne, au sens mécanique. Mais ce n'est plus une ville où l'on vit.

Les furtifs sont ce qui résiste à Orange. Des créatures faites de son qui n'existent que dans le passage, dans la circulation, dans le mouvement entre les choses. Ils se figent dès qu'on les capture. Ils ne peuvent pas être possédés, stockés, enfermés. Ils ne sont réels que dans la relation.

Les plateformes fermées sont les nouvelles Orange. L'écosystème verrouillé, le social comme outil de rétention, les murs invisibles comme frontières.

L'intelligence artificielle générative est ce qui imite le vivant sans l'être. La simulation qui remplace l'organique, le synthétique qui occupe l'espace du vivant.

furtif.fm est l'espace où les furtifs peuvent exister. Pas les capturer — les laisser circuler. Créer les conditions du passage, pas de la rétention. Construire des ponts entre les écosystèmes fermés pour que la musique — la vraie, celle qui est jouée, écoutée, partagée par des humains — retrouve sa nature furtive : libre, imprévisible, relationnelle.


IV. Le troisième chemin

Face au cloisonnement et face à l'artifice, il existe un troisième chemin. Ni murs, ni machines. Quelqu'un qui écoute de la musique et qui en parle à quelqu'un d'autre.

C'est absurdement simple. C'est précisément ce que les forces dominantes ne font pas.

Les plateformes fermées connectent leurs utilisateurs entre eux — mais les amis qui sont ailleurs n'existent pas. Leur social n'est pas social : c'est de la rétention déguisée en fonctionnalité.

L'IA générative connectera les utilisateurs autour de contenu synthétique. Le réseau social de l'IA sera un réseau de prompts et d'outputs, pas de goûts musicaux forgés par des années d'écoute, de concerts, de recommandations d'amis.

furtif.fm propose autre chose.

Le décloisonnement : voir ce que tes amis écoutent quelle que soit leur plateforme. La musique ne devrait pas être enfermée dans des écosystèmes qui ne se parlent pas.

L'humain d'abord : la recommandation d'un ami vaut plus que mille algorithmes. La curation est humaine. La découverte est sociale. La confiance est relationnelle.

La circulation, pas la rétention : chaque interaction se termine par un retour vers la plateforme d'écoute de l'utilisateur. On ne retient personne. On est l'infrastructure invisible qui permet à la musique de circuler entre les gens — puis on s'efface.


V. La vision : ce que nous construisons

furtif.fm commence par un réseau social musical. Mais la vision est plus large.

Aujourd'hui : la couche sociale

Le premier produit est simple : voir ce que tes amis écoutent, quelle que soit leur plateforme. Un feed d'activité qui traverse les murs des écosystèmes fermés. Des playlists collaboratives qui fonctionnent entre services différents. Des statistiques personnelles qui te montrent ton propre paysage musical. Du contenu partageable qui fait circuler la musique au-delà de l'application.

C'est le point d'entrée. La preuve que le décloisonnement est possible et désirable.

Demain : l'écosystème musical ouvert

La musique ne s'arrête pas à l'écoute. Elle se prolonge dans les concerts, les festivals, les disquaires, les communautés locales. Aujourd'hui, chacun de ces maillons opère en silo. Les données ne passent pas. Les communautés ne se parlent pas.

La vision de furtif.fm est de connecter l'ensemble de la vie musicale :

Les événements : découvrir les concerts non pas par des listes exhaustives et du spam, mais par ce que tes amis écoutent et ce qui circule dans ton cercle social local. Savoir que trois amis vont à ce concert. Trouver quelqu'un avec des goûts similaires qui cherche aussi à y aller.

Le commerce physique : relier l'écoute en streaming et l'achat local. Savoir que le vinyle que tu écoutes en boucle est disponible chez le disquaire à 800 mètres. Voir la collection de tes amis. Partager une liste de souhaits qui inspire les cadeaux.

Les créateurs et les professionnels : donner aux artistes, aux producteurs, aux labels une vision de comment leur musique circule réellement dans les communautés — pas juste des compteurs de streams, mais la cartographie de la propagation sociale. Qui influence qui. Quels cercles s'enthousiasment. Comment la musique voyage de bouche à oreille.

Le fil conducteur : le graphe social musical

Ce qui relie tout cela, c'est une donnée qui n'appartient à personne aujourd'hui : la cartographie de qui écoute quoi, de comment la musique se propage, et à travers quels cercles.

Cette donnée n'existe dans aucune plateforme de streaming individuellement. Elle n'émerge que lorsqu'on décloisonne. Elle n'émerge que lorsque plusieurs choisissent d'ouvrir. C'est l'actif central de furtif.fm — et c'est un bien commun avant d'être un actif commercial.

Chaque utilisateur qui rejoint le réseau enrichit cette cartographie. Chaque nouvelle connexion crée de la valeur pour tous les autres. Et cette valeur peut servir aussi bien l'auditeur qui découvre de la musique via ses amis que le programmateur qui veut comprendre ce qui se passe dans sa ville.

Le chemin : une extension à la fois

La vision est ambitieuse, mais l'exécution est séquentielle. On ne construit pas tout en même temps.

D'abord, le réseau social qui prouve que le décloisonnement fonctionne et que les gens le veulent. Ensuite, les événements quand la densité locale le permet. Ensuite, le commerce physique quand le lien entre écoute et lieu est établi. Ensuite, les outils professionnels quand le graphe social a l'ampleur nécessaire pour générer des enseignements fiables.

Chaque étape valide la suivante. Aucune ne peut être sautée.


VI. Les tensions

Un manifeste qui n'assume pas ses contradictions est un tract publicitaire.

Nous traçons pour libérer. Pour montrer ce que tes amis écoutent, il faut savoir ce que tes amis écoutent. La tension entre transparence sociale et vie privée est irréductible. Le nom "furtif" est un rappel : si la plateforme surveille plus qu'elle ne libère, elle a trahi sa raison d'être.

Nous fabriquons des ponts avec les mêmes matériaux que ceux qui construisent des murs. furtif.fm ne peut pas exister sans les données que les services de streaming acceptent de partager. Nous dépendons des enclos que nous prétendons ouvrir. Cette dépendance est existentielle. Nier ce paradoxe serait malhonnête.

Nous construisons une infrastructure en nous nommant "furtif". La vision — couche sociale, événements, commerce, intelligence — est tout sauf furtive. Le nom est un garde-fou, pas une description. Le jour où furtif.fm sera plus visible que la musique qu'il fait circuler, il aura échoué.


VII. Ce que nous refusons

Nous refusons le cloisonnement. La musique ne nous appartient pas. L'activité d'écoute ne nous appartient pas. Les relations entre les gens ne nous appartiennent pas. Chaque donnée qui transite par furtif.fm est un passage, pas une capture.

Nous refusons le remplacement. Pas de musique générée par IA sur furtif.fm. Pas de curation algorithmique qui se substitue à la recommandation humaine. Le signal humain — imparfait, biaisé, subjectif, magnifiquement humain — est notre matière première.

Nous refusons l'optimisation de l'attention. Pas de scroll infini. Pas de notifications conçues pour créer de l'anxiété. Si un utilisateur ouvre furtif.fm, découvre un morceau via un ami, et quitte l'app pour l'écouter en trente secondes, c'est un succès — pas un échec de rétention.

Nous refusons l'asymétrie. Si furtif.fm utilise des données pour créer de la valeur, cette valeur revient aux utilisateurs et aux créateurs, pas uniquement à la plateforme.


VIII. Le pari

Le pari de furtif.fm est que dans un monde dominé par l'enclosure et l'artifice, il existe un espace pour une troisième voie : la plateforme ouverte, humaine, qui s'efface derrière ce qu'elle fait circuler.

C'est un pari contre l'air du temps. Les plateformes qui réussissent retiennent. Les IA qui réussissent remplacent. furtif.fm ne fait ni l'un ni l'autre.

Nous parions que c'est un avantage. Parce que la musique a toujours circulé de manière furtive — de bouche à oreille, de proche en proche. Avant les plateformes, avant les algorithmes, avant l'IA générative, il y avait quelqu'un qui disait à quelqu'un d'autre : écoute ça.

Ce geste-là ne se streame pas. Il ne se génère pas. Il ne s'enferme pas.

Il circule.


furtif.fm — passer le mur du son
Ni murs, ni machines. Ce qui circule entre nous.